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Publié par Société Française d'Ethnoscénologie (SOFETH)

Poétiques de l’invisible

Poétiques de l’invisible

Mémoires des colonisations et déconstructions de leurs imaginaires scéniques dans le spectacle vivant 

 

 

 

Je suis invisible, comprenez bien, simplement parce que les gens refusent de me voir. Comme les têtes sans corps que l'on voit parfois dans les exhibitions foraines, j'ai l'air d'avoir été entouré de miroirs en gros verre déformant. Quand ils s'approchent de moi, les gens ne voient que mon environnement, eux-mêmes, ou des fantasmes de leur imagination - en fait, tout et n'importe quoi, sauf moi. 

 

Ralph Ellison, Homme invisible pour qui chantes-tu ?

 

 

 

            De quelles manières les formes scéniques contemporaines se saisissent de l’histoire des colonisations et des représentations qui ont justement été façonnées par les arts du spectacle en Occident ?  Les gestes artistiques qui abordent le trauma colonial et les fantômes de cette mémoire-là œuvrent-ils toujours à la déconstruction des identités assignées, à la « décolonisation des arts »[1], des « esprits »[2], des récits dominants et des imaginaires ? Quelles sont les modalités esthétiques de ces représentations d’une histoire longtemps passée sous silence et qui mettent, par ailleurs, souvent en scène l’altérité ? Comment les penser dans le sillon des représentations coloniales qui ont été durablement inscrites dans nos imaginaires et diffusées par les formes spectaculaires (divertissements de cour, expositions universelles, music-hall etc.) ? Prendre en charge cette mémoire aujourd’hui c’est aussi chercher à rendre visible ce que l’on ne veut pas voir, à commencer par les multiples traces et les résurgences quotidiennes des imaginaires coloniaux. C’est aussi pourquoi l’invisible est un motif récurrent des dramaturgies afro-contemporaines.

En interrogeant la présence de l’histoire des colonisations dans la création contemporaine, nous réfléchirons également au rapport qu’entretiennent les institutions du spectacle vivant en Europe avec la création afro-contemporaine et la place qui lui est dévolue dans les circuits de diffusion. Les œuvres scéniques afro-contemporaines circulent-elles en dehors de dispositifs spécifiques visant à mettre en valeur la présence de la « diversité » sur les plateaux européens ? L’invisibilité dont il sera ici question concerne tout autant celle des répercussions du trauma colonial et des faits historiques eux-mêmes, que celle de l’invisibilisation des pratiques artistiques afro-contemporaines et des acteurs « racisés ». Depuis 2014 et les mouvements de contestation à l’installation performance Exhibit B qui ont conduit à l’annulation de ce spectacle de Brett Beiley à Londres et à d’importantes manifestations devant le TGP à Paris, la question de la visibilité des artistes non-blancs et de la présence de leurs œuvres dans le paysage culturel européen représente un débat particulièrement vif en France. 

Mais si elles se posent en termes historiques, sociologiques, institutionnels et dans le champ des politiques culturelles, il est aussi intéressant de proposer une approche esthétique qui au-delà de la déconstruction des identités assignées, travaillerait à la construction d’une nouvelle approche du réel, en dehors de mécanismes aliénants. Car, si cette présence des artistes « racisés » ne va pas de soi dans l’espace du spectacle vivant, ne s’agirait-il donc pas d’un territoire culturel à inventer[3] et à bâtir ensemble ?  

Cette première journée permettra d’enclencher une réflexion qui préfigure notamment le programme « Corps, textes, images, sons et objets en jeu » que lancera le RIRRA21 fin 2020 et fera l’objet d’une première publication en ligne. Nous explorerons trois aires géographiques différentes mais qui ont en commun l’histoire de la colonisation. Après avoir décrypté ces questions dans les territoires francophones le matin, nous verrons quelle est la situation dans les zones lusophones avant de nous intéresser aux espaces anglophones et Nord-Américains.

 

[1] Leila Cukierman, Gerty Dambury et Françoise Vergès (dir.), Décolonisons les arts !, Paris, L’Arche, 2018.

[2] Ngũgĩ wa Thiong’o, Décoloniser l’esprit, Paris, La fabrique éditions, 2011.

[3] Pénélope Dechaufour (dir.), « Afropéa, un territoire culturel à inventer », Africultures 99-100, Paris, l’Harmattan, 2014.

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